Anne-Lise Ramooloo
C’est l’étape charnière d’une carrière en pleine ascension. Jusqu’au 1er mai, dans l’espace créatif Artme, au sein de L’Îlot Cadres, à Cap-Malheureux, Anne-Lise Ramooloo présente son exposition-événement “Somewhere in Between”, qui marque l’aboutissement de trois années de maturation artistique. De l’ombre de l’objectif à la lumière de la création, la jeune femme livre son œuvre la plus personnelle. Cette expo-événement est le carnet de voyage d’une âme qui a choisi de transformer le pixel en poésie.
✍ Shareenah KALLA
A Ljubljana, capitale de la Slovénie, Anne-Lise Ramooloo a posé ses valises avec sa petite famille. Nichée au cœur d’écrins de verdure et bordée par les sommets enneigés des Alpes juliennes, cette ville à taille humaine offre un cadre de vie paisible où la nature semble s’inviter à chaque coin de rue. C’est dans cette atmosphère sereine, véritable carrefour entre influences latines et slaves, que l’artiste mauricienne puise aujourd’hui son inspiration. Elle y partage avec nous les aspects les plus marquants de son parcours atypique. “Cela fait quatre ans que j’y suis installée. Auparavant, j’étais à Shanghai”, confie-t-elle.
Il faut dire que la jeune femme n’est pas une inconnue de la scène créative, artistique et lifestyle de l’île Maurice. Elle compte parmi les visages les plus emblématiques du mannequinat mauricien.
C’est justement dans l’optique de se défaire de cette étiquette qu’Anne-Lise Ramooloo s’est longtemps employée à prouver qu’elle possède bien plus qu’un joli visage et une plastique irréprochable. Et c’est ainsi qu’elle s’est très vite imposée, dans un premier temps, comme Fashion Editor dans la presse mauricienne.
Derrière la caméra
Forte de la conviction qu’elle était appelée à un grand destin artistique, celle qui passa des années à séduire l’objectif allait bientôt découvrir la passion de la photographie. Une passion qu’elle cultive et fait évoluer depuis près de quinze ans, avec la même intensité et créativité qui l’ont toujours animée.
Que ce soit à Maurice ou à Shanghai, où elle a multiplié les shootings, l’artiste a su faire rayonner sa vision de la photographie. Ce qui la démarque ? Cette manière si particulière d’immortaliser la féminité, en faisant dialoguer l’intensité du caractère avec la sensibilité du sujet.
Refusant l’immobilisme, l’artiste cherche constamment à repousser les limites de son art. Ainsi, loin de céder à l’inquiétude générale entourant l’IA et la menace qu’elle ferait peser sur les métiers créatifs, Anne-Lise préfère renverser la perspective. Pour elle, cette technologie n’est pas un frein, mais un moteur essentiel à son renouveau. Et il est essentiel d’évoluer avec son temps et d’embrasser les innovations qu’il apporte.
Anne-Lise Ramooloo dresse volontiers un parallèle entre l’essor de l’IA et celui de la photographie numérique : “Quand le numérique est apparu, cela a été un véritable choc. Les peintres traditionnels y étaient farouchement opposés, fustigeant ce qu’ils ne considéraient pas comme de l’art : Ce n’est qu’un clic ! Pourtant, peu à peu, son usage a fini par s’imposer à tous.”
Sa démarche, résolument hybride, fait dialoguer les outils d’hier et d’aujourd’hui. Tout commence par le collage numérique : un travail d’assemblage et de superposition qui pose les fondations de l’œuvre. À cette base virtuelle, l’artiste ajoute une couche de peinture digitale, retravaillant les couleurs et la profondeur de ses créations directement sur ordinateur.
Une fois le rendu numérique achevé, Anne-Lise procède à une impression “Giclée” de haute précision, un procédé prisé dans l’univers des beaux-arts pour sa finesse et sa longévité. Pour donner corps et relief à ses œuvres, elle y appose ensuite des touches de peinture traditionnelle – acrylique, pastel à l’huile ou spray – provoquant une rencontre tangible entre virtuel et classique. Ce dialogue entre la modernité du pixel et la noblesse du pigment donne naissance à des créations uniques, à la fois technologiques et organiques.
L’atout de la maternité
Bien qu’elle reste discrète sur sa vie privée, Anne-Lise Ramooloo, mère de deux enfants, reconnaît que l’expérience de la maternité a été un tournant décisif dans son parcours. Plus qu’un épanouissement, cette étape de vie a déclenché en elle le besoin de créer des œuvres plus profondes, porteuses de sens et libérées de toute superficialité.
Son art devient alors un espace où se croisent histoires, symboles et messages sensibles, subtilement intégrés dans une esthétique raffinée. Aussi, elle souhaite que sa fille grandisse entourée de créations inspirées de son île natale, riches en symbolisme et en valeurs universelles, plutôt que d’images éphémères dénuées de profondeur.
Pour notre interlocutrice, l’art est avant tout un langage vivant, authentique, porteur de valeurs durables… Un moyen de transmettre une vision sincère du monde et de laisser une empreinte qui dépasse le simple geste créatif.
Ce fut le cas en 2024 lors de l’exposition collective “Samudra”, au Kod’Or Art Centre, où son œuvre digitale “Abondance” rendait hommage à la luxuriance de la faune et de la flore mauriciennes. Notre compatriote y déployait un riche répertoire symbolique, mettant notamment en scène deux petits geckos qui semblaient dialoguer avec la flore environnante.
Au fil de la création, une silhouette féminine a émergé, laissant apparaître les geckos au niveau de son buste. “Ce détail, confie Anne-Lise Ramooloo, traduit inconsciemment mon expérience intime de l’allaitement, vécue durant quatre ans avec mes deux enfants.” Loin d’être fortuite, cette dimension personnelle s’inscrit dans une volonté de briser les tabous et d’insuffler à son œuvre une densité symbolique où s’entremêlent la nature, le corps et le vécu.
A travers “Abondance”, Anne-Lise Ramooloo démontre ainsi la capacité de l’art numérique à explorer les liens entre l’intime et l’universel. Elle interroge, avec subtilité, la manière dont la passion créatrice parvient à transmuter une expérience personnelle en un langage artistique partagé.
Somewhere in Between
C’est dans cet état d’esprit qu’elle a conçu “Somewhere in Between”, le projet le plus ambitieux et le plus intime de sa carrière, qui sera dévoilé au public mauricien du 17 avril au 1er mai, dans les espaces Artme et L’Îlot Cadre. Fruit de trois années de recherche et de maturation, cette exposition réunira une quinzaine d’œuvres inédites qui, tout en restant fidèles à sa signature, témoigneront d’une évolution constante. Plus qu’une simple galerie de tableaux, ce corpus profond et personnel se voudra le reflet d’une quête artistique perpétuelle.
Accessible du lundi au vendredi, de 10h à 17h, l’événement bénéficie du soutien des hôtels Beachcomber et d’Océano Jewels. Pour Anne-Lise Ramooloo, ce rendez-vous marque la culmination de son travail récent : une démarche authentique, porteuse de sens et de valeurs durables. “Cette exposition, véritable body of work, traduit une démarche personnelle et profonde, où l’évolution et l’introspection se mêlent à une esthétique raffinée”, explique-t-elle.
Pourtant, malgré l’envergure de son parcours, l’artiste préfère la carte de la modestie. Si son succès et son regard singulier sont aujourd’hui affirmés, la jeune trentenaire ne se considère pas encore comme aboutie. Pour elle, l’essentiel du voyage reste à venir : “Mon cheminement artistique n’en est qu’à sa phase initiale. J’ai encore tellement de choses à découvrir et à conquérir. D’ailleurs, je pense que l’on ne devient jamais vraiment un artiste complet”, conclut-elle avec une sincérité désarmante.


