Réaz Gunga

Transmission de saveur

Depuis trente-cinq ans, Réaz Gunga écrit une histoire où les fruits racontent bien plus qu’un savoir-faire. Ils racontent une île, ses souvenirs, ses traditions et son identité.

A la tête de l’unité de production Les Vergers de Labourdonnais et du département Processing du Groupe DDL, il a accompagné la transformation d’un projet artisanal en une référence de l’agroalimentaire mauricien. Le tout sans jamais perdre de vue l’essentiel : préserver le goût authentique de Maurice tout en imaginant son avenir.

Entre passion, innovation responsable et attachement profond au patrimoine local, Réaz Gunga dévoile une philosophie guidée par une conviction simple : les plus belles créations sont celles qui respectent leur origine.

✍ Axelle GAILLARD

“Nous nous sommes posés deux questions… Que faire de ces fruits ? Et comment les transformer tout en restant fidèles à la philosophie de Labourdonnais, qui consiste à faire les choses bien et correctement ?” D’emblée, Réaz Gunga pose le décor. À l’époque, les vergers du Domaine comptaient déjà parmi les plus productifs de Maurice, avec une abondance de fruits : agrumes, fruits de la passion, letchis, papayes, ananas et d’autres productions saisonnières encore.

Ce qui n’était au départ qu’un projet pilote allait devenir une véritable aventure industrielle. En s’entourant des meilleurs experts du secteur, l’équipe a progressivement construit un savoir-faire unique, avant de franchir une étape décisive en 2007 avec la création d’une unité répondant aux normes européennes et aux exigences d’une production moderne. Un changement d’échelle qui impliquait de sortir de sa zone de confort. Mais, pour Réaz Gunga, évoluer ne signifie jamais renier ses racines, bien au contraire !

Dans une ère où les tendances évoluent rapidement, il défend une approche singulière. Celle d’innover sans jamais perdre l’âme du produit. “Nous connaissons les goûts des Mauriciens et nous savons ce qui donne de la valeur à un produit de chez nous.” Son secret ? Respecter le fruit, préserver son identité et transmettre une émotion. Le tout grâce à des méthodes de cuisson pensées pour conserver les qualités organoleptiques des matières premières : le goût, les arômes, la couleur ou encore la texture… Les produits gardent ainsi cette authenticité qui fait leur différence. “Même si elle est ici produite à une échelle industrielle, une gelée de goyave doit toujours rester une gelée de goyave. Comme la faisait notre grand-mère”, insiste Réaz Gunga.

Cette philosophie n’empêche pas la créativité. Au contraire, elle la nourrit. Les nouvelles générations de consommateurs recherchent aujourd’hui des associations inédites : la menthe, le safran, le gingembre, le moringa… Le Groupe DDL explore ces nouvelles tendances tout en restant fidèle à son identité.

Certaines créations naissent de l’écoute du marché, d’autres de l’imagination des équipes et du travail de recherche et développement. Car, pour Réaz Gunga, l’innovation est aussi une aventure humaine. “Aujourd’hui, nous sommes tous créatifs. L’objectif est de continuer à évoluer et de ne pas rester uniquement sur une confiture classique.” Cette volonté de renouvellement s’illustre notamment avec les Fruixidou ainsi que les Popsicles, une version   plus moderne et plus généreuse contenant 50 % de fruits, pensée comme une alternative plus qualitative aux produits traditionnels.

Très tôt, Réaz Gunga a également cru à la force d’une identité collective. Avec le label “Made in Moris”, il défend l’idée qu’une petite île peut porter une grande ambition. “Il y a des choses que nous sommes capables de faire ici et que nous ne pouvons pas forcément retrouver ailleurs”, dit-il. Pour lui, le savoir-faire mauricien possède une valeur particulière : celle d’un territoire, d’une culture et de ressources uniques. Mais produire localement implique aussi des défis importants, comme investir dans des équipements performants, trouver des marchés capables de soutenir ces investissements et répondre aux exigences de secteurs aussi variés que la distribution, l’hôtellerie ou l’export.

Innover avec conscience

Cette diversité demande une adaptation permanente. Chaque marché possède ses habitudes et ses attentes. Les goûts diffèrent selon les nationalités, les hôtels ou les consommateurs. C’est pourquoi l’entreprise travaille dans une logique d’écoute constante. “Nous considérons nos clients comme des partenaires”, explique le directeur du département Processing du Domaine de Labourdonnais. Une philosophie qui repose sur une exigence absolue : la qualité. Pour maintenir ces standards, le département qualité a été renforcé afin que chaque étape de fabrication soit contrôlée. “La qualité n’est pas la responsabilité d’une seule personne mais celle de toute une chaîne”, insiste Réaz. Qu’il s’agisse de produits destinés aux hôtels, aux avions ou au grand public, chaque création doit répondre aux mêmes exigences. Une rigueur devenue au fil des années un véritable savoir-faire.

L’innovation ne se limite toutefois pas aux recettes. Elle concerne aussi l’impact environnemental. Profondément attaché à la nature et à l’héritage du Domaine de Labourdonnais, Réaz Gunga cherche constamment à réduire l’empreinte des produits. Cela se traduit par l’adoption de bouteilles fabriquées à partir de fibres de canne à sucre, d’étiquettes issues de matières végétales, de nouveaux emballages papier pour les pâtes de fruits ou encore par l’utilisation du biodégradable lorsque le plastique reste nécessaire.

“Aujourd’hui, lorsque nous développons nos produits, nous nous posons systématiquement la question de savoir comment faire mieux, comment réduire notre impact et comment préserver nos ressources ?”, précise Réaz. Et cette démarche s’inscrit dans une vision plus large de la responsabilité industrielle. A ce titre, il évoque également les débats actuels autour de la consommation de sucre et des mesures destinées à lutter contre les problèmes de santé publique. Pour lui, “l’objectif de réduire la consommation de sucre est légitime, mais les solutions doivent être pensées de manière globale et équitable afin que tous les acteurs concernés soient soumis aux mêmes règles.” Une approche collective qui permettrait d’accompagner efficacement les changements de consommation tout en préservant un environnement économique équilibré pour les producteurs locaux.

Après trois décennies dans l’univers des fruits et des saveurs, ce qui anime encore Réaz Gunga reste profondément humain : l’effort permanent d’apprendre, de créer et de transmettre. “Chaque journée apporte son lot d’enjeux, de défis, de découvertes. Il y a toujours de nouveaux fruits à travailler, de nouveaux produits à imaginer, de nouvelles associations de saveurs à explorer”, confie-t-il.

Et parmi tous les fruits de l’île, son cœur revient naturellement vers le letchi. Un choix intime, lié aux souvenirs de l’enfance, aux saisons et à cette attente particulière qui accompagne son arrivée éphémère en décembre.

Lorsqu’il quitte l’univers professionnel, Réaz retrouve justement cette simplicité qui nourrit son attachement à Maurice comme la plage, la pêche, les balades dans le Sud sauvage, un arrêt improvisé pour déguster “un bon mine chez François” ! Des plaisirs simples de la vie…

Dans son assiette, il privilégie également les saveurs authentiques, comme “un rougaille ou un bouillon poisson parfumé au combava”. Ces plats qui racontent une histoire et une identité.

Et demain ? Réaz Gunga imagine encore de nouvelles créations. Des projets pour le moment confidentiels, mais qui portent déjà cette même signature ; celle d’une île transformée avec respect, créativité et passion. Car, au fond, depuis trente-cinq ans, le fil conducteur de sa vie professionnelle reste inchangé, celui de faire découvrir Maurice à travers les goûts, les couleurs et les émotions.