Alain Gordon-Gentil
Trente ans après sa première publication, L’Incarné du Voyage revient en librairie dans une édition enrichie. Les entretiens qu’Alain Gordon-Gentil avait menés avec Sir Gaëtan Duval quelques mois avant sa disparition appartiennent désormais à la mémoire politique mauricienne. L’occasion de retrouver leur auteur : journaliste, documentariste, écrivain, éditeur, amoureux du cinéma, de la radio et des mots, qui, depuis plus d’un demi-siècle, promène sur Maurice un regard aussi gourmand que libre.
✍ Géraldine HENNEQUIN
📷 Kendy MANGRA
Il arrive toujours à l’heure. Jamais en cravate. Une veste, parfois. Et lorsqu’on lui propose un café, il demande volontiers un thé mauricien, avec lait et sucre. Les habitudes disent parfois autant d’un homme que les grandes étapes de sa vie.
Alain Gordon-Gentil aime les choses simples. Cela ne l’empêche pas de rouler en BMW. La contradiction pourrait le faire sourire. Les apparences ne l’ont jamais beaucoup intéressé. Les êtres humains, oui. Il les regarde depuis plus d’un demi-siècle. À force, il en connaît assez bien les ressorts.
À observer les hommes, il fallait bien qu’un jour il observe aussi ceux qui les gouvernent. Les députés défilent, les gouvernements passent, les visages changent… Lui reste au bord de la scène. Suffisamment près pour comprendre. Suffisamment loin pour conserver sa liberté.
Dans ce paysage, il ne compte qu’un très petit nombre d’amis. Navin Ramgoolam en fait partie. C’est d’ailleurs moins le Premier ministre que l’ami qui l’a conduit, à deux reprises, à accepter de travailler à ses côtés, d’abord comme directeur de la communication, puis comme conseiller pour les questions culturelles. Sans cette relation de confiance, Alain Gordon-Gentil ne se serait probablement jamais engagé auprès d’un responsable politique.
Mais Alain Gordon-Gentil n’a jamais été un homme de cour. Son indépendance constitue, sans doute, son capital le plus précieux. Elle lui a surtout permis de conserver cette liberté de ton qui distingue les journalistes des communicants.
À vrai dire, cette indépendance ne l’a jamais quitté. Même aujourd’hui, à la tête de la radio et de la télévision publiques, il n’a pas changé de métier au fond. Il observe. Il écoute. Il cherche à comprendre. Ce regard ne vient pas des rédactions. Il est plus ancien. Il remonte à Pamplemousses.
Dans la maison familiale, les matins se remplissaient de ce que livrait le tourne-disque : du classique. La radio accompagnera son adolescence et sa vie de jeune adulte : l’ORTF, puis Radio France. Alain Gordon-Gentil a souvent raconté que son éducation devait davantage à cette boîte de bakélite qu’à l’école. Les voix de la radio, les grandes dramatiques, “Radioscopie” de Jacques Chancel ou encore les journaux parlés ouvraient des horizons.
L’école l’ennuyait. Les champs de canne, eux, lui parlaient. Il y courait, libre, chassant les oiseaux, pêchant les chevrettes de rivière. Une vie à la Tom Sawyer !
Souvenirs de Pamplemousses
Son enfance s’écoule ainsi, douce dans cet univers rural, auprès de ses quatre frères, de son père, Antoine, qui a connu Londres à la même période que Sir Seewoosagur Ramgoolam, et d’une mère dont il parle toujours avec une tendresse discrète. Les journées sentent la terre chaude, les manguiers et les vacances qui semblent ne jamais finir. Rien ne laisse encore deviner que ce garçon publiera un jour des romans chez Julliard, réalisera des documentaires, écrira des pièces de théâtre ou dirigera une maison d’édition.
Pendant deux ans, il devient dessinateur technique chez Taylor Smith. Le port est alors un monde fascinant. Les bateaux arrivent chargés de marchandises et repartent vers d’autres continents. Alain Gordon-Gentil côtoie les ouvriers, un monde auquel sa famille n’appartient pas, mais qu’il adopte naturellement — goûtant leur simplicité, leur courage, leurs conversations pimentées où se raconte l’île tout entière. Les histoires l’intéressent. Il songe à rejoindre une salle de rédaction.
Dès lors, Alain va choisir le journalisme comme on choisit un poste d’observation. C’est auprès de Percy McGaw, figure de l’ ancienne école — exigeante, attachée au terrain et à la responsabilité du journaliste —, qu’il fera ses armes. Il raconte que c’est de là que lui est venu le fondement de sa pratique du métier, soit une méthode fondée sur l’observation, l’écoute, la lecture quotidienne de toute la presse et la vérification rigoureuse de l’information. Il y aura Le Mauricien, puis l’Express…
Très vite, sa signature s’impose. Une écriture sans effets inutiles. Une langue qui préfère le verbe juste à la formule brillante. En 1988, il devient le premier journaliste mauricien à recevoir le Prix Nicolas Lambert, distinction qui récompense le meilleur journaliste de l’année. Il n’en fera jamais un trophée de salon. Les récompenses l’embarrassent presque autant que les compliments. La vérité, elle, continue de l’obséder.
Cette exigence le conduit à créer Le Mag, magazine d’investigation dont les enquêtes dérangent suffisamment pour lui valoir quelques jours derrière les barreaux après la publication de documents classés « secret-défense ». L’épisode aurait pu l’assagir. Il en sort marqué mais plus libre.
Ce qui l’amène à fonder Pamplemousses Éditions. Dans un marché du livre aussi fragile que celui de Maurice, le pari relevait presque de l’obstination. Il lui ressemble. Pourtant, il republie, accompagne de jeunes auteurs, fait vivre un catalogue qui ressemble à son propriétaire, c’est-à-dire éclectique, exigeant, profondément mauricien sans jamais être exotique.
Raconter des destins
L’écriture occupe une place centrale dans cette vie. Les romans publiés chez Julliard, les biographies, les centaines d’interviews — dont sa célèbre rubrique “Apartés” —, les enquêtes, mais aussi les documentaires.
Alain Gordon-Gentil raconte des destins. La diaspora mauricienne dans “Les Enfants de l’exil”, ces hommes et ces femmes partis de l’île avec l’avènement de l’indépendance. Jacques Brel dans ses derniers mois aux Marquises. Ernest Wiehe. Le Père Laval. Les immigrants. Les anonymes autant que les célébrités.
Il filme comme il interroge. Il sait que les hommes ne livrent leur vérité qu’à ceux qui savent attendre. Ce regard-là, on le retrouve dans les œuvres et les artistes qu’il aime. Il y a “Les choses de la vie” de Claude Sautet, pour ses conversations qui comptent davantage que les intrigues. François Truffaut, pour sa tendresse envers ses personnages, même les plus fragiles. Jean Reno, pour cette façon d’exister sans avoir besoin de remplir le silence. Et puis il y a l’autre versant. Mr Bean ! Cet humour anglais le fait rire comme un enfant.
Et chez Alain Gordon-Gentil, la culture n’établit aucune hiérarchie. Gabriel García Márquez côtoie Hergé sans demander la permission. Jacques Brel comme Nougaro est récité de mémoire, parfois au détour d’une conversation. Il y a le jazz aussi. Chet Baker. Miles Davis.
Cette liberté dans les goûts va avec une rare constance dans les liens. Alain est loyal. Profondément. Avec les siens. Il est capable de défendre un ami avec une énergie peu commune, tout en refusant de lui épargner une vérité désagréable. Cette franchise explique sans doute la durée de certaines amitiés. Les complaisances l’ont toujours ennuyé.
À le voir aujourd’hui diriger la Mauritius Broadcasting Corporation, certains oublient qu’il reste, au fond, un homme de presse. Un homme qui continue de croire qu’une radio de service public appartient d’abord à ceux qui l’écoutent. Que l’information reste la clé de voûte de la télévision de service public. Et qu’elle ne sera jamais, sous son mandat, le marchepied des politiques.
Lorsqu’il quitte son bureau, le week-end, il retrouve volontiers sa vieille voiture de collection, un album de Tintin, les bonnes tables créoles tout autant que les faratas du bazar de Port-Louis, auxquels il revient avec la régularité des habitudes heureuses. Et il y a, chez lui, quelque chose d’infiniment rassurant : comme une certitude tranquille que l’on peut aimer la culture sans devenir un mondain, fréquenter le pouvoir sans lui appartenir, défendre des convictions sans jamais perdre son indépendance.
C’est peut-être cela, au fond, qui définit le mieux Alain Gordon-Gentil. Il n’a poursuivi peut-être qu’une seule idée : rester fidèle aux choses simples, préférant toujours les hommes aux idéologies, les remises en question aux certitudes.


